Dimanche du Publicain et du Pharisien

HOMÉLIE DU PÈRE ANDRÉ BORRELY

RECTEUR DE L’EGLISE DE SAINTE IRÉNÉE DE MARSEILLE

Depuis les vêpres célébrées hier soir jusqu’à la fin de l’office de minuit par lequel débutera la veillée pascale, nous utilisons un livre liturgique dont le titre est : le Triode pénitentiel. On le désigne par le mot Triode parce que le canon de matines durant le grand carême, en semaine — pas le samedi ni le dimanche qui sont des jours résurrectionnels — ne comporte que trois odes au lieu des neuf habituelles. Et on le qualifie de pénitentiel bien évidemment parce que le Carême est par excellence le temps du repentir. Mais nous n’entrerons dans le Carême proprement dit qu’avec les vêpres du dimanche du pardon. Aujourd’hui nous inaugurons le temps du pré-Carême qui a pour fin de nous préparer progressivement au temps du Carême, lequel sera une préparation à la Grande Semaine, à la Semaine sainte qui, elle-même aura pour finalité de nous mettre en position vitale de célébrer la Fête des fêtes, la fête de Pâques.
Et l’Eglise nos offre d’effectuer cette inauguration en méditant la parabole qui, dans le troisième évangile, oppose un pharisien et un publicain. Les Pharisiens étaient les descendants des Hassidim (si l’on parle hébreu), des Assidéens(si l’on parle grec). Ces Hassidim étaient des Juifs pieux, dévots, résolus à pratiquer la Thora fidèlement. Et c’est en toute cohérence avec cette fidélité inconditionnelle à la Thora que, dans le dernier quart du deuxième siècle avant notre ère, ils avaient vaillamment soutenu la révolte de Mattatthias et de ses fils contre les armées syriennes du roi païen colonisateur Antiochus IV Epiphane, qui cherchait à helléniser la nation juive en imposant les mœurs païennes à Israël, par exemple la nudité dans les stades.
A l’époque de Jésus, les Pharisiens étaient organisés en habourot, terme hébraïque désignant de petites fraternités. On les qualifia de peroushîm, autre terme hébraïque signifiant des gens séparés. Mais nous allons voir qu’on pouvait entendre différemment peroushîm et que c’est cette interprétation qui en fit les ennemis de Jésus.
En effet, le sens en lequel les Pharisiens revendiquèrent l’appellation qu’on leur avait appliquée fut celui de distingués. Il faut préciser : distingués dans l’interprétation de la Thora et donc séparés par cette distinction. Et ici une remarque me paraît s’imposer. Désormais, pharisien est devenu synonyme d’hypocrite. Spontanément, ce terme évoque le Tartuffe de Molière ou bien Brigitte Pian, le personnage central du roman célèbre de Mauriac, La Pharisienne. Or, il faut éviter la caricature et l’injustice envers les fils spirituels des Hassidim. Il y eut des pharisiens qui forcent le respect et honorent grandement le peuple d’Israël : Hillel, juif babylonien contemporain de Jésus ; Shammaï, Rabbi Aqiba, Yohanan ben Zakkaï, disciple de Hillel. A l’instar de son père et de son maître Gamaliel, saint Paul avait été pharisien et il suffit de relire les deux épîtres aux Corinthiens pour mesurer le caractère encyclopédique de l’inculture et l’infériorité morale et religieuse vertigineuse d’un pagano-chrétien de Corinthe en comparaison avec le premier venu des pharisiens. A la différence des Sadducéens, les Pharisiens croyaient à l’immortalité et à la résurrection. Ils avaient un idéal de piété exemplaire qui les mirent infiniment au-dessus de Socrate, de Platon ou de Sénèque.
Mais ce qui en fit les ennemis acharnés de Jésus ce fut leur orgueil. Ils avaient la plus vive conscience de leur supériorité. De leur fidélité incontestable et exemplaire à la Thora ils tiraient une jouissance de tous les instants. Un orgueil tenace se tapissait sous les apparences trompeuses de l’humilité, ils avaient l’art consommé de tout faire servir à leur propre perfection. Et voici que ce petit artisan du bois venu de Galilée qu’ils n’avaient jamais rencontré dans leurs habbourot entendait leur faire la leçon. Il n’arrêtait pas d’avoir le dernier mot devant une galerie comparable à celle qui à Marseille va voir jouer aux boules. Ils étaient humiliés devant la foule qu’ils finiront bien par manipuler, au moment où Pilate sera tout disposé à relâcher Jésus. Humiliés, les Pharisiens durent l’être tout particulièrement en entendant l’ incorrigible galiléen donner le beau rôle à un publicain, c’est-à-dire à qui aucun pharisien n’eût consenti à accorder la main d‘une de ses filles, fût-ce la main de la plus laide et de la plus difficile à caser. Et un tel refus eût été un excellent exemple de cette vertu dont les Pharisiens étaient si fiers. Car c’eût été un beau parti compte tenu de la fortune colossale des publicains.
Les publicains apparurent en Palestine dans le contexte de l’affermage des impôts. Cet affermage garantissait au pouvoir politique un revenu régulier. Rome ne se préoccupait ni du recouvrement, ni de l’entretien d’un personnel spécialisé nombreux. Etant donné l’importance des sommes qui étaient en jeu, l’affermage ne fut concédé, par enchères publiques, qu’à des personnalités dont la fortune offrait de solides garanties. A charge, pour ces publicains, de récupérer par l’intermédiaire de leurs gens, les sommes qu’ils avaient avancées à l’Etat. Or, non seulement ils veillaient à être remboursés, mais ils se ristournaient considérablement au détriment des malheureux contribuables. Le peuple juif les considérait comme des voleurs. Outre que l’on ne paie jamais ses impôts qu’à contre cœur, il y avait le fait que les publicains étaient, aux yeux des Juifs, des traîtres qui collaboraient avec ces chiens de païens qu’étaient pour eux les Romains qui les avaient colonisés. Tout comme chez nous au cours de la période 1940-1945, on entend par collaboration le soutien apporté par un pays occupé aux forces d’occupation.
Voleurs, collaborateurs, les publicains étaient haïs et méprisés par le peuple juif. Et c’est ce genre de personnage que Jésus donne en exemple de préférence à un dévot, à un pieux, bref à un pharisien. Essayez de vous mettre une seconde à la place d’un pharisien qui entend Jésus développer cette parabole !
D’abord il faut se rappeler que Pompée, le général romain, était entré en Judée et avait pris Jérusalem en 63 avant la naissance du Christ. Or, celui-ci avait une trentaine d’années lorsqu’il donnait ainsi le publicain en exemple. Il y avait donc un siècle déjà que Rome était en Palestine. La concession de l’affermage avait donc eu le temps de se transmettre de père en fils, voire de grand-père à petit fils. Et Jésus de donner en exemple le publicain qui est né à l’intérieur de cette institution souvent très injuste, qui se sent pécheur de faire un tel métier qu’il n’a pas choisi et qui demande à Dieu de l’aider à se convertir. Socrate préférait un savant qui se méconnaît à un imbécile qui ‘s’ignore. Jésus préfère un pécheur qui se repent à un Pharisien si plein de lui-même que le saint Esprit ne saurait le remplir , le saint Esprit à qui nous disons sans cesse : … toi qui es partout présent et qui remplis tout …Ce que Jésus reproche au Pharisien de cette parabole, c’est d’être pur au point d’être dur, sans amour. La certitude qu’a le Pharisien d’écraser le publicain de tout le poids de sa vie vertueuse, la jouissance qu’il éprouve d’être en règle avec Dieu qui, dès lors, croit-il, lui doit le salut en récompense de ses mérites, cet état d’esprit blinde, pourrait-on dire, son ego, l’enferme dans son immanence close et l’exile de l’existence avec et pour autrui. Ce qui caractérise le Pharisien mis en scène par Jésus dans cette parabole, c’est son auto-assurance, et son auto-suffisance dominatrice.
Mes frères et mes sœurs, consacrons notre Carême qui approche à la mise en pratique du conseil que nous donne saint Augustin lorsqu’il écrit : Exinani quod implendum est, admirable formule qui doit être notre boussole pour naviguer en chrétiens dans cette société déboussolée, admirable formule que je traduirai un peu librement et pourtant très fidèlement : Vide jusqu’à épuisement ce qui n’a été créé que pour être rempli. Faisons de notre prochain Carême le temps de grâce durant lequel nous découvrirons que tout le sens de chacune de nos pauvres vies est d’être en état permanent d’épiclèse, autrement dit de concavité, d’évidement de soi, d’appel de l’Esprit saint pour qu’il vienne nous transfigurer et nous diviniser. Et fasse le Seigneur que nous découvrions toujours plus profondément ce qu’avec toute sa vertu, le Pharisien n’a pas encore compris, à savoir qu’il s’agit de parvenir à être totalement dépouillé de soi-même, des œuvres que nous faisons, de ne rien attendre de nos propres forces, de renoncer totalement à quelque droit que ce soit d’être sauvé, à quelque mérite que ce soit que nous pourrions utiliser pour chercher à nous hisser jusqu’à Dieu en utilisant des prises que nous croirions pouvoir trouver en nous-mêmes ou hors de nous. Le péché est le fait de tous, être totalement humble c’est aller jusqu’à faire sienne la culpabilité d’autrui, participer à la croix commune de l’Eglise.

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