Dimanche du Pardon et du laitage. Saint-Irénée.

HOMÉLIE DU PÈRE ANDRÉ BORRELY

RECTEUR DE L’EGLISE DE SAINTE IRÉNÉE DE MARSEILLE

Nous voici parvenus à l’ultime dimanche avant l’entrée dans le grand Carême. Supprimer toute nourriture d’origine animale, suivre un régime à basses calories, on sait très bien le faire pour gagner le Tour de France ou bien afin de garder la ligne lorsqu’on est mannequin. Mais que c’est difficile de réussir ce que la sainte Eglise a gardé pour la fin de ce temps de préparation au carême parce que c’est le plus important à ses yeux ! En effet, aujourd’hui l’Eglise nous demande de remettre à nos frères et à nos sœurs toutes les dettes qu’ils peuvent avoir contractées envers nous aussi bien volontairement que sans l’avoir voulu.
Dans le passage du premier évangile que nous venons d’entendre, le Seigneur exprime à notre endroit la même exigence qu’il a formulée dans la prière du Notre Père. Le Christ nous dit : Si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père célestes vous remettra aussi ; mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements.. Et dans le Notre Père, le Seigneur nous demande de dire à son Père céleste : Remets-nous nos dettes comme nous aussi avons remis à nos débiteurs. Non pas remettons , mais avons remis. Attesté par les meilleurs manuscrits, l’aoriste indique ici que, si la miséricorde infinie du Seigneur envers nous est bien la source de notre propre miséricorde envers ceux qui ont pu nous faire du tort, notre miséricorde envers ces frères-là est la condition nécessaire de la miséricorde divine envers nous. Dieu n’accepte, sur ses autels, que l’offrande de frères réconciliés.
Saint Silouane était d’avis que nous devons demander pardon à Dieu chaque fois que nous avons manqué à l’amour des ennemis, et il pensait que si nous prions avec ferveur pour nos ennemis, nous recevons la grâce de la prière ininterrompue et la paix. A moins de prier pour les ennemis, écrit-il, l’âme ne peut avoir de paix. Et le Starets affirme encore : Pour avoir la paix dans l’âme, il faut s’habituer à, aimer celui qui nous a offensés et à prier immédiatement pour lui. Si nous récitons le Notre Père juste avant de communier, c’est pour qu’il soit évident que nous ne devons communier que si nous avons fait tout notre possible pour nous réconcilier, non point seulement dans le secret de notre cœur, mais après avoir effectué une démarche qui devra peut-être broyer notre orgueil.
Nous devons être impitoyables avec notre orgueil, il nous faut le briser, le réduire en poussière, parce qu’il nous enferme tragiquement dans notre solitude, nous fait souffrir e, par notre entremise, fait souffrir les autres. Il y a un lien intime entre le fait de pardonner et l’humilité. Parce qu’il engendre l’humilité parfaite, l’amour des ennemis, pour saint Silouane, est la condition de possibilité de la divinisation du chrétien par le saint Esprit.
S’agissant de l’impératif catégorique du pardon, on peut tout d’abord remarquer ceci : lorsque le Seigneur nous fait un devoir de tendre l’autre joue si l’on nous gifle, on ignore trop souvent qu’il s’exprime, comme toujours, en sémite qu’il est profondément. Or, il faut savoir que, dans le monde sémitique, il était plus humiliant de recevoir le second soufflet dans la mesure où, dans ce que nous appelons un aller-retour, la seconde gifle est administrée avec le dos de la main. D’autre part, le pardon, aux yeux du Christ, est à ce point inconditionnel, illimité, toujours recommencé, l’amour envers ceux qui ne nous aiment pas, le pardon aimant, l’amour qui pardonne sont tellement essentiels que, non seulement celui qui provoque l’inimitié, mais même celui qui la subit en toute innocence doit rechercher passionnément la réconciliation, en prenant le mot passion dans ses deux sens de souffrance et d’intense désir : Lors donc que tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande (Mt. 5, 23-24).Parce qu’il est Amour, le Tout-Puissant se veut impuissant devant la liberté humaine qui se cabre, se refuse, se révolte.
Car l’amour qui pardonne est par excellence un acte de liberté. Il est trop facile de prévoir que si quelqu’un vous insulte, vous allez être ulcéré, en colère, en révolte, peut-être déprimé, comme nous avons pris l’habitude de dire. Il est trop facile de prévoir que vous allez être la proie d’une nécessité psychosomatique que vous subirez comme une intruse, qui fera monter votre tension artérielle, vous donnera des insomnies, confisquera votre volonté, envahira votre champ de conscience, obsèdera péniblement le cours de vos représentation mentales.
Or, c’est le propre d’un acte vraiment libre d’être toujours une nécessité, non pas que l’on subit, mais que l’on s’impose à soi-même. Sachons, s’il le faut, nous faire violence, ayons la force de caractère et le courage de broyer notre orgueil, quand bien même nous n’avons rien sur le cœur contre notre frère ou notre sœur, même si c’est l’autre seul ou l’autre surtout qui a coupé le courant entre nous en fermant l’interrupteur.
Prolongeons cette recommandation du Seigneur en ajoutant : .. puis reviens, et alors seulement, dans la nuit de Pâques tu pourras chanter sans jouer la comédie : « … en cette fête rayonnons, l’un l’autre embrassons-nous, du nom de frères appelons même nos ennemis, pardonnons à cause de la Résurrection afin de pouvoir chanter …Et l’on chante le tropaire de Pâques. Ainsi la sainte Eglise commence le grand Carême sur le même thème qu’elle achèvera les matines pascales : sur le thème fondamental du pardon.

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