Dimanche du Fils prodigue

HOMÉLIE DU PÈRE ANDRÉ BORRELY

RECTEUR DE L’EGLISE DE SAINTE IRÉNÉE DE MARSEILLE

Le Carême approche et nous devons nous préparer à le vivre comme un temps privilégié durant lequel l’ascèse n’a de sens que si elle parvient à libérer l’amour, si elle permet au saint Esprit de pétrir nos pauvres cœurs de pierre et de les revasculariser afin que de cœurs de pierre ils redeviennent ce qu’ils étaient à notre baptême : des cœurs de chair.
Cet enjeu spirituel, l’Eglise nous le décrit en nous invitant à suivre l’exemple du fils cadet de la parabole et non pas celui de ce pharisien qu’est au sens figuré le fils aîné. Si vous vous souvenez de la parabole du Pharisien et du Publicain que nous avons méditée dimanche dernier, vous constaterez un double parallélisme. Nous avons affaire à deux pharisiens et à deux publicains, au sens littéral et usuel des deux mots dans la parabole de dimanche dernier, et au sens figuré dans la parabole de ce deuxième dimanche du Pré-Carême. Le pharisien de dimanche dernier et le fils aîné de la parabole d’aujourd’hui ont le même profil spirituel : ils urgent de leurs droits, ils sont hyperconscients de leur vertu, de leurs mérites. Tous deux sont ce qu’il y a de plus opposé à ce que la Bible hébraïque appelle les anawim les pauvres, c’est-à-dire les humbles dont parle la première des Béatitudes.
Le fils cadet réclame la part qui lui revient, c’est-à-dire un tiers des biens, car l’aîné reçoit double part. Au verset 31, c’est le frère aîné qui est désigné comme l’unique propriétaire futur bien que son père ait encore la jouissance du fonds : tout ce qui est à moi est à toi, dit le père au fils aîné. Au verset 12, le cadet exige non seulement d’avoir le droit de propriété, mais aussi celui de disposer des biens. Il veut donc être indemnisé et pouvoir s’organiser une vie indépendante. Il rassemble tous ses biens, c’est-à-dire qu’il transforme en argent la totalité de son héritage, et il émigre. A l’époque de Jésus, il y avait quelque quatre millions de Juifs dans la Diaspora des centres commerciaux du Levant, contre à peine 500.000 en Palestine où les famines étaient fréquentes. Sans doute le jeune garçon était-il encore célibataire, ce qui signifie qu’il a au maximum une vingtaine d’années. Il est forcé de s’occuper d’animaux impurs. Il ne peut observer la sanctification du shabbat. Il est donc tombé au plus profond de la misère et il est ainsi sans cesse contraint de renier sa religion juive. Il est sous-alimenté. Au verset19 il exprime le désir d’avoir au moins la condition d’un journalier. Car ayant reçu sa part d’héritage, il n’a plus rien à réclamer, pas même la nourriture et le vêtement. Il souhaite donc pouvoir les gagner en travaillant.
Finalement il décide de rentrer au bercail. En l’apercevant, son père effectue une démarche tout à fait inhabituelle pour un Oriental : il s’humilie en consentant à courir au devant de son fils au lieu de l’attendre. Il l’embrasse tendrementLe grec ne se contente pas du verbe qui veut dire simplement donner un baiser, mais il emploie le verbe qui précise : embrasser tendrement. Hormis celui que Judas donne à Jésus, le baiser est un signe de pardon que l’on retrouve dans le second livre de Samuel lorsque Absalom vient demander pardon à son père, le roi David. Mais le baiser que Jésus reçoit de Judas a pu signifier, pour Jésus, le pardon pour cette immonde trahison et pour le suicide qu’elle va entraîner.
Le verset 21 reprend le verset 18 jusqu’à : Traite-moi comme l’un de tes journaliers, mots que le père ne le laisse pas prononcer. Le père prend précisément le contre-pied de cette phrase inexprimée et traite celui qui revient à la maison, non comme un journalier, mais comme un hôte de marque. Comme dans le livre de la Genèse à propos de Joseph et du Pharaon qui en fait son Premier Ministre, le père remet à son fils la robe de fête, ce qui est en Orient une marque de haute distinction. Il n’existait alors aucune décoration et quand un monarque voulait honorer un de ses dignitaires particulièrement méritant, il lui offrait un vêtement luxueux. Revêtir un vêtement neuf était un symbole du temps de salut. Le fils prodigue est traité en invité d’honneur. Quant à l’anneau qui lui est remis, c’est une bague-cachet – la carte bleue, si vous voulez ! –. La lui remettre, c’était lui donner les pleins pouvoirs. En ce qui concerne les souliers, c’était un luxe et seuls les hommes libres en portaient. Le fils ne doit pas plus longtemps courir pieds nus comme un esclave. D’autre part, il était rare de manger de la viande et on ne tuait le veau gras que pour des occasions très spéciales. Ici, c’est un signe de joie intense et de fête pour la maison et les domestiques. C’est aussi un symbole de l’accueil solennel du fils qui revient s’asseoir à la table familiale. Tout ceci manifeste le pardon : le fils prodigue retrouve sa situation de fils à part entière et tout le monde doit l’apprendre. Au verset 24, le père emploie deux images très réalistes qui sont synonymes : la résurrection des morts et la découverte de la bête égarée. Mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.
Arrive le fils aîné. Il apostrophe son père et le couvre de reproches. Il refuse d’appeler frère celui qui vient de rentrer. Il dit péjorativement à son père : Ton fils que voilà. Le grec dit En grec ancien, est l’équivalent du latin iste et peut signifier : cet individu, ce sale type. / iste désigne l’adversaire . La réponse du père, bien différente, est particulièrement affectueuse : qu’on peut traduire par : mon enfant ,mon garçon, mon petit. En grec moderne on dirait : A l’aîné il adresse un reproche avec le verbe il fallait, qui ne signifie pas : j’étais bien obligé d’organiser cette fête, ce qui serait une excuse, mais bien plutôt : Tu devrais éclater de joie et de bonheur, car celui qui vient de nous revenir est tout de même, que tu le veuilles ou non, ton frère !
La parabole tend à décrire la bonté divine : c’est de cette façon que Dieu est bon et ami des hommes, comme nous disons dans nos célébrations, indulgent, plein de miséricorde, débordant d’amour. Il est comblé de joie lorsque celui qui était perdu rentre au bercail. Mais nous avons une parabole à double pointe. Au verset 24 – ils commencèrent à se réjouir — puis au verset 32 – il fallait bien s’égayer et se réjouir — une division en deux parties de la parabole est soulignée. La première partie nous montre le père et le fils prodigue, la seconde partie met en scène le fils aîné et son père auquel il s’oppose vivement – le verset 28 précise qu’il se mit en colère.
Jésus a raconté la parabole à des hommes qui ressemblent à ceux qui désapprouvaient le fait qu’il ait accepté d’entrer chez Zachée, et qui ressemblent également au pharisien de dimanche dernier et au fils aîné d’aujourd’hui, c’est-à-dire à des gens pour qui l’Evangile est un scandale. Jésus veut atteindre ces gens-là dans leur bonne conscience trop satisfaite d’elle-même, éveiller celle-ci. Aussi leur dit-il : voilà ce qu’est l’amour de Dieu pour ses enfants égarés et vous, vous êtes sans joie, froids, insensibles, ingrats et infatués de vous-mêmes ! Aimez donc et vos frères et Dieu, aimez ce qui s’appelle aimer, et cessez d’être égoïstes, jaloux de vos droits, de votre vertu, de vos pratiques, de vos mérites. Les morts spirituels ressuscitent, ceux qui étaient perdus reviennent à la maison du Père. Réjouissez-vous avec moi.
Ce que nous dit d’essentiel cette parabole, c’est l’amour fou, illimité, inconditionnel que manifeste Dieu à notre endroit. Jésus veut aider ses auditeurs et adversaires à surmonter le scandale que leur cause l’Evangile. Il veut les aider à reconnaître combien leur manque d’amour et leur prétendue justice satisfaite de soi et close les séparent du Dieu qui est amour. Il veut que tous ces gens puissent tituber de la joie qu’éprouve le Père céleste lorsqu’un pécheur se convertit vraiment. Jésus mange scandaleusement avec les pécheurs, avec Zachée, avec les publicains et les prostituées. Or, pour un sémite, partager un repas avec quelqu’un, c’est en faire quelqu’un de sacré, un frère. Jésus justifie sa manière choquante de se comporter ainsi en faisant dire à la parabole : l’amour de Dieu pour le pécheur qui rentre à la maison n’a pas de borne et mon attitude correspond au dessein même de mon Père. Jésus revendique la possibilité d’actualiser par sa façon de se comporter l’amour de Dieu pour les pécheurs repentants. Finalement, la parabole apparaît comme une affirmation voilée de la filiation divine de Jésus qui réclame pour lui d’agir en lieu et place de Dieu, d’être son représentant, son tenant-lieu, son lieutenant.
Frères et sœurs, préparons-nous à vivre ce nouveau grand Carême de 2013 en nous pénétrant intimement de la conviction que l’Eglise est un immense hôpital peuplé de malades spirituels. Soyons intimement convaincus que l’Un de la Trinité n’est venu mourir parmi nous et finalement ressusciter que pour nous guérir de notre maladie spirituelle qu’est le péché qui suinte de notre pauvre nature déchue. Soyons bien persuadés que la santé spirituelle n’est pas la vertu des puritains, des bien-pensants, des bons pratiquants et des bien-jeûnants, mais l’amour et de Dieu et de tous nos frères les hommes, l’amour qu’il s’agit de libérer en nous pour permettre au saint Esprit de nous transfigurer et de nous diviniser

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