Dimanche du Carnaval

HOMÉLIE DU PÈRE ANDRÉ BORRELY

RECTEUR DE L’EGLISE DE SAINTE IRÉNÉE DE MARSEILLE

Venant après ceux du Pharisien et du Publicain puis du fils prodigue, on appelle ce troisième dimanche du Pré-Carême le dimanche du Carnaval parce que c’est le dernier jour où l’Eglise autorise la consommation de viande. De là le mot carnaval, du latin carnelevamen, pour carnis levamen, c’est-à-dire littéralement : enlèvement de la chair, expression signifiant l’obligation de faire maigre après le mardi gras, dans l’Eglise latine. C’est aussi le sens de l’italien carnovale grecapokréô, de apo ( = loin de) et chair, viande) a exactement le même sens. Mais, pour nous faire comprendre dans quel état d’esprit nous devons nous priver de viande tout au long du Carême, la sainte Eglise nous fait lire un passage de la première épître aux Corinthiens. Ces derniers avaient tendance à revendiquer, au nom d’une liberté qu’ils croyaient avoir acquise en devenant chrétiens, le droit de consommer des viandes offertes préalablement aux faux dieux du paganisme. Anciens païens ayant reçu le baptême, les pagano-chrétiens de Corinthe considéraient que, les idoles et les dieux du paganisme n’étant rien aux yeux d’un chrétien, ils pouvaient se permettre même de prendre part aux banquets religieux qui se tenaient dans l’enceinte des temples païens. Mettons-nous un instant dans la peau de ces chrétiens de fraîche date : il arrivait qu’un conjoint, des parents ou des beaux-parents, un frère ou une sœur, un ami très cher, fussent encore païens. Si l’on était invité par tous ces braves gens à partager un repas de fête, pouvait-on décemment refuser ? Les viandes offertes au cours des sacrifices idolâtriques se débitaient communément au marché. On ne pouvait s’approvisionner à celui-ci qu’en prenant le risque d’acheter et de consommer des reliefs d’un culte païen. Certains Corinthiens – surtout s’ils étaient d’origine juive, comme Aquilas et Priscille – se demandaient si cela ne revenait pas à prendre part au culte païen. Par ailleurs, pour certains anciens païens récemment baptisés, les dieux conservaient un certain prestige. Manger des viandes en provenance des temples païens, n’était-ce pas, pour eux, courir le risque de renouer avec le paganisme récemment abjuré ? Il y avait donc ceux qui éprouvaient ainsi des scrupules, et leurs scrupules les honoraient. Et il y avait ceux qui risquaient de retourner au paganisme. S.Paul est bien convaincu qu’une fois sorties de l’enceinte d’un temple païen, les idoles ne possèdent aucune sacralité indélébile, ni les viandes qui leur ont été offertes. Mais les chrétiens constituent une communauté fraternelle dont l’être est un être-en-communion. Ils sont consubstantiels les uns aux autres en Christ ressuscité lequel se donne à eux dans la divine communion.
Et, dans le même état d’esprit que celui de saint Paul à l’égard des pagano-chrétiens de Corinthe, l’Eglise nous convie à nous débarrasser de notre petite perspective individualiste et égocentriste et à bien voir que tout l’effort que nous allons effectuer sur nous-mêmes tout au long du grand Carême, ne doit pas nous enfermer dans notre ego, fût-il religieux, qu’il ne doit pas nous introvertir, nous recroqueviller sur nous-mêmes, mais que cette lucidité et cette capacité de rebondir dans l’espérance, de repartir de zéro vers des lendemains qui chantent, doivent nous ouvrir sur les détresses de tous nos frères, les hommes, qui souffrent, qui manquent du minimum vital, qui connaissent la dégradation de l’univers carcéral, qui n’en peuvent plus de solitude, que la maladie incurable affole de souffrance et de désespoir en les amenant à se recroqueviller à l’écoute obsédante de leur corps. L’Eglise nous dit que la consommation ou l’abstinence de viande n’ont de signification évangélique que si c’est pour libérer l’. Si, au contraire, manger ou ne pas manger de la viande doit blesser nos frères, nous ne sommes que de misérables pharisiens.
Et, à l’appui de cette exhortation qu’elle nous adresse, l’Eglise s’efface devant le Seigneur qui rejoint également saint Paul lorsqu’il nous dit que chaque fois qu’une personne en aime une autre, cette personne est engendrée du Dieu tri-unique qui est , non pas psychologiquement, sentimentalement, mais ontologiquement, l’agaph étant constitutive de l’être même du Dieu qui est un seul Dieu qui n’est pas seul mais tri-unique. Par deux fois,L’agaph qui unit un homme à un autre homme procède de Dieu, a sa source en Dieu, part de Dieu qui est Agaph. Chaque fois qu’elle est authentique, l’agapn est, pour l’homme, communion à la génération divine du Fils, communication de la Vie même du Fils, que le Fils reçoit de son Père, c’est-à-dire du saint Esprit. Même s’il s’agit d’un incroyant, si celui-ci aime quelqu’un qui est dans le besoin, à l’insu de cet incroyant qui aime, l’agaph descend de Dieu et germe dans le cœur de cet incroyant par le don que ce dernier fait de lui-même à autrui. Par la voix du Seigneur et avec son autorité, l’Eglise nous dit : « Lorsque, tout tremblants, vous frapperez aux portes du Royaume, on ne vous demandera pas jusqu’à quel point vous avez été végétariens, mais si vous avez donné à manger et à boire à ceux qui avaient faim et soif, si vous avez procuré des vêtements à ceux qui n’avaient rien à se mettre sur le dos, et si vous avez rendu visite aux captifs ».
A la suite du Christ et avec son autorité et en symphonie avec l’Apôtre Paul, la sainte Eglise nous demande de parcourir cette période du grand Carême en nous livrant aux labeurs de l’ascèse, du jeûne et de la prière, en ne cédant d’aucune manière au minimalisme doctrinal, au laxisme en matière de fidélité à la sainte Eglise, en refusant la permissivité dans le domaine moral, mais en refusant tout aussi résolument le puritanisme auto-satisfait du pharisien et la conscience aiguë qu’a le fils aîné de ses mérites qu’il prend pour autant de droits sur Dieu.
Sans doute entre-t-il dans la vocation maximaliste de ces fols en Christ qu’on appelle les moines de rappeler silencieusement mais salutairement et prophétiquement aux paroisses et en tout premier lieu à leurs pasteurs que, sans les rigueurs de l’ascèse quadragésimale, nos paroisses courent le risque d’être assimilées à l’Eglise de Laodicée : parce que tu es tiède, et non froid ou bouillant, je vais te vomir de ma bouche (Apoc. 3, 16). Mais pour que notre ascèse quadragésimale ne soit pas un excellent moyen d’aller en enfer, il nous faudra avoir dans la poitrine un cœur de chair et non de pierre, un cœur humble et doux, un cœur capable de tout pardonner et soixante-dix-fois sept fois, c’est-à-dire toujours, parce que ce sera un cœur incendié par l’amour.
Mes frères (et mes sœurs), consacrons notre Carême qui approche à la mise en pratique du conseil que nous donne saint Augustin lorsqu’il écrit : Exinani quod implendum est, admirable formule qui doit être notre boussole pour naviguer en chrétiens dans cette société déboussolée, admirable formule que je traduirai un peu librement et pourtant très fidèlement : Vide jusqu’à épuisement ce qui n’a été créé que pour être rempli. Faisons de notre prochain Carême le temps de grâce durant lequel nous découvrirons que tout le sens de chacune de nos pauvres vies est d’être en état permanent d’épiclèse, autrement dit de concavité, d’évidement de soi, d’appel de l’Esprit saint pour qu’il vienne nous transfigurer et nous diviniser. Et fasse le Seigneur que nous découvrions toujours plus profondément ce que je vous disais déjà en commençant ce Pré-Carême, à savoir que nous devons parvenir à être totalement dépouillés de nous-mêmes, des œuvres que nous faisons, de ne rien attendre de nos propres forces, de renoncer totalement à quelque droit que ce soit d’être sauvé, à quelque mérite que ce soit que nous pourrions utiliser pour chercher à nous hisser jusqu’à Dieu en utilisant des prises que nous croirions pouvoir trouver en nous-mêmes ou hors de nous. Le péché est le fait de tous, être totalement humble c’est aller jusqu’à faire sienne la culpabilité d’autrui, c’est participer à la croix commune de l’Eglise.

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